Belgique Imaginaire T1 (La) - Interview à 9 voix

Nicolas Ancion

1. Pourquoi écrivez-vous de l’Imaginaire ?

Contrairement à une idée reçue, ce n’est pas en racontant le réel qu’on donne un sens au monde qui nous entoure. C’est en libérant l’imagination et en s’aventurant dans la fiction la plus libre qu’on touche au mieux à la fois à l’intime et à la vérité. « Même si c’est vrai, c’est faux », écrivait Henri Michaux. La réciproque me semble tout aussi juste.

 

2. L’Imaginaire belge se différencie-t-il de l’Imaginaire en général ?

Il est plus petit que bien d’autres, il a trois langues en théorie et au moins sept gouvernements, mais en réalité il est surtout plus malléable, plus soluble et plus ouvert. Ce sont de belles qualités.

 

3. Quel est pour vous votre Imaginaire ?

Par essence, l’imagination n’a ni frontière ni limites, elle est l’antonyme des tous les synonymes de « d’habitude » ou de « normalement ». Écrire, c’est donner vie à l’impossible pour rendre goût à notre finitude bien triste.

 

Christophe Collins

1. Parce que j’aime ça ? Parce que c’est un genre qui n’a pas de limite ! Parce que le matin, je peux imaginer un polar sombre et l’après-midi raconter l’histoire d’un opossum camé à la coke qui rêve de devenir meneur de revue à l’Alcazar ! Il ne faut pas non plus sous-estimer le pouvoir... des livres que j’ai dévorés dans ma jeunesse, de King à Koontz, en passant par Masterton, ou Vernes... Et des tas d’autres... Les films aussi... Et les jeux vidéo. J’ai toujours ADORÉ les mondes imaginaires. Donc, de façon logique, lorsque j’ai commencé à écrire... mes personnages portaient des épées laser et des bottes en peau de Kourbouck.

 

2. Je suis loin d’être un spécialiste... L’aspect « belge », j’ai l’impression qu’il est plutôt à trouver du côté de l’attitude des auteurs, non ? On ne se prend pas la tête. Ce qui semble être le leitmotiv des artistes belges lorsqu’on leur parle de la « belgitude ». Ce qui est faux. Il y a autant de tr... du c... dans le monde culturel belge que dans le monde culturel français... Proportionnellement, je veux dire. Le « gâteau » n’est pas très grand, donc la grande famille, les entraides, tout ça... Le côté « on est tous potes et on rigole bien entre nous »... C’est sympa pour les médias. La vérité doit être quelque part entre le lagon aux requins et la petite maison dans la prairie. C’est normal. C’est humain. SI chaque type ou chaque fille qui réussit dans ce milieu où il y a si peu d’appelés, devait ensuite passer son temps à amener tous les autres à son « niveau », il/elle ne ferait plus d’Imaginaire... Il ou elle deviendrait agent ! Et puis pourquoi toujours vouloir trouver des spécificités... Soyons fous, vivons dans notre frontière ! Simplement avec nos qualités et nos défauts.

 

3. Je dis souvent que j’écris les films que je ne pourrais pas mettre en scène. Ou du moins, qui ne pourraient pas être produits dans nos contrées. Je pense que j’ai donc un imaginaire très visuel. Et décalé. Et je l’espère le plus vaste possible.

 

Christo Datso

1. Pourquoi écrire ? Pour un surcroit de sens je suppose.

Je ne sais pas si j’écris de « l’Imaginaire » (voir réponse à la question suivante ; mais c’est quoi alors ce dont on parle ici ?), ni même si j’écris, tout court. En fait, ce « je » n’est-il pas lui-même le premier sujet et objet de fiction ? Tout part de là. Mes textes rares en témoignent, ce sont des affrontements de doubles, d’images spéculaires, de fantômes, de dualités reconstruites et cela, j’ignore d’où cela vient, pourquoi cela s’impose à moi lorsque « j’» écris ; peut-être qu’identifié, ce fantôme va disparaître à jamais, je ne sais pas, je vous rendrai compte après avoir écrit mon prochain texte.

 

2. L’Imaginaire (avec un grand « I ») n’est pas la propriété d’une faction (linguistique, nationale, religieuse, culturelle) : par contre, force est de reconnaître l’infinie pluralité des imaginaires (minuscules) que l’on peut décliner à l’envi selon les critères de différenciation qu’il nous plaira d’énumérer. Au final, on s’en doute, il y aura autant d’imaginaires que d’être imaginant ou imaginatifs, producteurs « d’images », parfois de représentations sans image. Mais cela ne nous avance pas beaucoup ; sinon pour admettre d’emblée l’irréductibilité de l’Imaginaire à une définition unique. Encore, faudrait-il au minimum mettre en relation cette « instance imaginaire » qu’est l’Imaginaire, avec d’autres instances : les institutions symboliques (du langage, de la politique, des codes etc.), voire d’autres instances plus mystérieuses dans lesquelles « la réalité se perd », comme dans un trou noir : trous littéralement, bords de néants, vides actifs ou aspirants, ce que d’aucuns nomment « le réel » ou « l’Être » ou « le phénomène ».

Soit : Imaginaire, quand tu nous tiens, tu nous forces à t’instituer au rang premier de « quelque chose » qui, par la violence d’une représentation, force, limite, fixe, un sens, une pluralité de sens, dans une image, une forme, une convention… Et c’est à partir de là me semble-t-il que l’on peut commencer à penser l’essence de l’Imaginaire, à partir de son arraisonnement par une force « technique », c’est-à-dire un « art » (la vieille opposition aristotélicienne de l’art et de la nature), et donc des règles, des conventions, des éléments convenus, partagés au sein d’une communauté (de lecteurs, de spectateurs). La science-fiction, et les dites « littératures de l’Imaginaire », constituent des terrains d’élection, je dirais quasi expérimentaux, au sens que l’on donne à ce terme dans les sciences de la nature : isoler un phénomène, identifier les variables qui déterminent son comportement, en isoler quelques-unes, les manipuler de manière contrôlée afin d’en observer les résultats – ce processus expérimental est ce qui me paraît être à l’œuvre d’une façon tout à fait remarquable dans les « genres » dits populaires, dans lesquels la représentation fonctionne avec des formats qui varient, que l’on fait varier, sur lesquels on s’amuse à produire des variations. Variations sur un thème : c’est le procédé technique par excellence des genres de l’Imaginaire. Alors, oui, dans cette perspective quasi-expérimentale, scientifique (au sens où l’art est une forme d’expression technique très élaborée, conscient de lui-même et de ses procédés), l’Imaginaire belge existe bel et bien ! Quant à le caractériser, je ne m’aventurerai pas à le faire, pour plusieurs raisons : primo, il existe d’excellentes études sur le sujet[1] ; secundo, je risquerais de tomber immédiatement dans les clichés d’usage : « terres de brumes, mystère, inquiétante étrangeté, fantastique du quotidien, réalisme magique, etc. » ; autant de qualificatifs ou d’attributs d’un hypothétique objet « Imaginaire belge », qui fonctionnent pour autant qu’ils soient partagés par une communauté de producteurs d’imaginaire lesquels s’amuseront à en explorer les contours, les variations thématiques ou stylistiques.

Cela dit, cet Imaginaire existe, je l’ai rencontré. Ce fut même une claque. Et pas en littérature, mais au cinéma, avec deux films remarquables : Un soir, un train réalisé par André Delvaux en 1968 avec Yves Montand et Anouk Aimée dans les rôles principaux, d’après la nouvelle fantastique De trein der traagheid, (1950), de l’écrivain belge Johan Daisne (écrivain flamand), et Les lèvres rouges, d’Harry Kümel, réalisé en 1971, avec Delphine Seyrig dans le rôle de l’inoubliable Comtesse Báthory. En bande dessinée aussi, le filon de l’Imaginaire belge est riche, fleuve même, torrent ! Et en littérature ? Hé bien ! Avant les Maeterlinck (un peu), Jean Ray (moyennement), Jacques Sternberg (beaucoup…) et autres (pas du tout), c’est avec le grand écrivain Charles de Coster et ce chef-d’œuvre de la littérature universelle qu’est La Légende et les aventures héroïques, joyeuses et glorieuses d’Ulenspiegel et de Lamme Goedzak au Pays de Flandres et ailleurs (1867), que j’ai découvert les qualités vibratoires, subtiles, atmosphériques et truculentes, de « l’Imaginaire belge », dans ce « roman national » décalé, s’il en fut. Plus tard, ce fut Gaston Compère, grand écrivain d’imaginaires multiples, d’inspiration romantique, styliste accompli mais souvent obscur, musicien, fin lettré, un peu perdu dans la seconde moitié du vingtième siècle, et que j’eus la chance d’avoir comme professeur de français lors de mes études secondaires à l’Athénée Royal d’Ixelles, qui m’a donné le goût des lettres, et du fantastique en particulier. Comme il ne suivait pas à en toute rigueur le programme d’histoire de la littérature française du fameux Lagarde & Michard, et qu’il nous encourageait à prendre des chemins de traverse pour y découvrir à notre façon le plaisir de lire, ou d’écrire, c’est plus par le biais des « mauvais genres » que j’entrai dans mes imaginaires : Bob Morane, Georges Langelaan avec les Nouvelles de l’Anti-Monde, (Marabout, 1966), de l’excellente science-fiction spéculative, Simenon, et puis Edgar Allan Poe, Dino Buzzati, Franz Kafka… Il me semble qu’ayant atteint l’âge de seize ans, j’étais déjà tout (dé)formé et prêt pour un « saut quantique » dans la science-fiction américaine de l’âge d’or. Ce que je fis, avec enthousiasme, et cette passion m’a tenu longtemps. En suis-je sorti ? Oui, mais à regret, comme un adieu à l’enfance, à la jeunesse.

Alors, l’Imaginaire belge, c’est quoi pour vous, c’est quoi pour moi ? Ce mélange du sérieux et du grotesque, de l’amer et du doux, la cohérence d’une académie (forcément imaginaire) des lettres, où les romans populaires siègent à côté de Dante ou d’Homère (ce qui, si on y regarde bien, si on prend le temps de les analyser comme il faut, appartiennent en esprit, sinon en droit ou en fait, aux « romans… d’Imaginaire belge » !).

3. Je voudrais juste pouvoir écrire un peu de tout, pas grand-chose, mais en grand, avec des couleurs et des sons, et beaucoup de silence aussi. Si c’était possible d’écrire un roman qui ne raconte rien, sans personnages, ou alors muets, et qui dise tout du monde, de la pensée, d’où on vient, où on va, ce genre de choses, alors oui, peut-être ce serait le mien.

Mais à cette question aussi, si elle appelle une réponse dont les tropes soient convenus, je répondrais que les histoires décalées, même de très peu, imperceptiblement, à la limite de la netteté, sont celles qui m’attirent le plus, et que si j’arrive à y mettre des vaisseaux spatiaux, des technologies, du futur, de la machinerie sociale, tout en y préservant en même temps leur qualité de fausse familiarité, alors j’estime que j’aurais peut-être abouti à quelque chose.

 

Frédéric Livyns

1. La question ne s’est jamais vraiment posée en tant que telle. Les premiers livres que j’ai dévorés relevaient de l’Imaginaire. C’est donc tout naturellement que ce chemin s’est imposé à moi, il a toujours été partie intégrante de ma personnalité.

 

2. La Belgique a toujours été un véritable vivier de talents dans le domaine de l’Imaginaire, qu’il se décline sous forme de bandes dessinées ou de romans et nouvelles. Pour ma part, je dirai que le fantastique belge puise sa source dans cette faculté de déformer le réel en regardant à travers un prisme qui le décline en variations cauchemardesques.

 

3. Mon Imaginaire principal est fantastique. C’est vraiment mon genre de prédilection. Cependant, au fil des années d’autres dimensions relevant de la fantasy ou de la science-fiction viennent parfois s’enchevêtrer à mes écrits pour former des trames plus riches. L’Imaginaire n’impose aucune limite, si ce n’est votre imagination.

 

Jacques Mercier

1. Peut-être parce que les premières histoires racontées principalement par mon père et par sa mère, ma grand-mère paternelle, étaient de ce style : des jardins mystérieux, des êtres qui se transforment, des parcours initiatiques. L’imagination au pouvoir, comme le clame Gaston Bachelard. 

2. Nous sommes dans un pays brumeux, comme l’Angleterre ou les pays nordiques des elfes et des Vikings. Mais nous sommes également des Latins, avec la joie de vivre. La Belgique est un pays où tout est possible, où rien n’est étonnant et ne surprend. L’imaginaire y tient une grande place. 

3. C’est entrer dans une fêlure du temps et de l’espace, se glisser et basculer du normal à l’irréel. Comme dans les Mortes Maisons. J’aime aussi imaginer le futur, en partant de ce qui semble une des voies du possible, comme dans L’année 13. Écrire, c’est imaginer à partir du réel. Que ce soit vrai, vraisemblable ou pas importe peu...

 

Nadine Monfils

Si je savais pourquoi j’écris, je n’écrirais pas.Les frites belges ont un goût particulier.J’en sais rien. Je suis comme Obélix. Je suis tombée dedans qu’en j’étais petite.Si je psychanalysais mon imaginaire, je le tuerais.

 

Marc Van Buggenhout

1. La science-fiction a toujours été mon genre préféré. Lorsque j’ai eu l’âge de lire des histoires (puis d’écrire), c’est vers la science-fiction que je me suis tourné. La fantasy est arrivée un peu plus tard, tout comme le fantastique. Les histoires que j’avais envie d’écrire avaient comme toile de fond des espaces lointains parsemés de civilisations inconnues.

 

2. L’Imaginaire belge est un peu comparable à la bande dessinée belge, c’est-à-dire qu’il se démarque des influences françaises et anglo-saxonnes tout en intégrant celles-ci. Cela donne un mélange original qui est visible à travers la BD, la peinture, la littérature, le théâtre ou le cinéma.

 

3. Mon imaginaire, c’est d’abord la science-fiction, qu’elle se passe à notre époque, dans le futur ou à l’autre bout de la galaxie. Elle représente la majeure partie et parle presque toujours de civilisations capables de quitter leurs planètes d’origine, qui rencontrent d’autres civilisations. C’est pourquoi des auteurs comme Hamilton, Williamson, Heinlein, Doc Smith, Asimov, Anderson m’ont fait découvrir le genre lorsque j’étais adolescent.

Le fantastique vient en seconde position, avec un choix plus strict qui élimine les histoires de vampire, de loup-garou, de zombie ou de momie que je n’apprécie pas vraiment. Je reste fortement influencé par Jean Ray et Henri Vernes (à travers Bob Morane), Rider Haggard, Edgar Rice Burroughs, Arthur Conan Doyle qui m’ont emmené dans des contrées reculées de notre planète (ou sur Mars). Stephen King et Dan Simmons m’ont fait découvrir un fantastique plus contemporain.

Et puis vient la fantasy où l’intégrale de Moorcock m’a servi de support pendant l’adolescence. J’adore les cycles d’Eddings, de Vance ou de Martin. Terremer m’a donné envie d’écrire de la fantasy.

Au-delà des trois genres repris dans l’imaginaire, mon livre de chevet reste Dune. Au fil des années, je me rends compte que ce livre m’a marqué profondément et qu’il reste pour moi la référence.

 

En réalité, je ne peux pas réduire mes genres préférés à l’Imaginaire, même si celui-ci représente la part la plus importante. Par contre, il est très facile d’intégrer les autres genres dans l’Imaginaire.

 

Dominique Warfa

1. Je n’écris pas « de l’imaginaire » : j’écris ce qui me vient et ce que j’aime. Principalement ce que l’on nomme science-fiction, mais pas que. Et j’écris aussi de la critique et des essais.

2. Je ne me prononce pas plus pour « l’Imaginaire » que pour Simenon ou Amélie Nothomb. Un Imaginaire belge ? Et y aurait-il un imaginaire féminin versus un imaginaire masculin ? J’ai écrit une étude sur la SF en Belgique francophone, mais c’était axé sur l’angle historique, pas sur les supposées spécificités.

3. La réponse est dans le 1. J’écris ce qui me vient. Il se trouve que j’écris principalement de la SF. Peut-être parce que je suis un positiviste qui parle difficilement de vampires et de nains.

 

Ouri Wesoly

1. Parce que la réalité est souvent plate, ennuyeuse, décevante et, ces derniers temps, terriblement sombre.

2. L’Imaginaire n’a ni territoire ni frontières mais certains ont une vision spécifique due à leur environnement, y compris bien sûr, les Belges.

3. Refaire le passé, soit par le voyage dans le temps soit par l’uchronie.

 

Critique de l’anthologie 

 

[1] Dominique Warfa, Une brève histoire de la science-fiction belge francophone et autres essais, BeBooks, 2015. Voir également : Bruno Peeters, « La Belgique imaginée », in La Belgique imaginaire, tome 1, (Marc Bailly, éd.), LLN, academia/L’Harmattan, 2016. Je suis sûr qu’en cherchant bien, on trouvera plein d’infos intéressantes dans les perles dénichées par Bernard Goorden qui publie depuis longtemps le fanzine Ides et Autres, maintenant en ligne : http://www.idesetautres.be/?p=ides.

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